Evénements – Juin 2007

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De nos jours, l’enseignement peut-il encore être source de joie?
(Du Canada, Thierry Dime Bolla)

Lisa Guglielmi

En faisant des recherches pour la préparation de cet article, j’ai récemment lu les écrits d’un enseignant suppléant qui, parlant de sa nouvelle classe, la décrivait en ces termes : « C’était une classe de canards où les réprimandes glissaient comme l’eau sur les plumes de volatile. Pris individuellement ces enfants étaient charmants: souriants, polis (presque). Mais en groupe, ils ne connaissaient aucune règle de vie en société. Ils n’étaient pas « méchants ». Non ! Ils étaient juste remuants et très bavards et surtout rien n’y fait; ni les silences, ni les coups de gueule. J’y étais pour 15 jours, ce n’est rien; mais je plaints l’enseignant qui y est pour l’année ».

Ce tableau, qui bien entendu ne reflète pas la réalité de tout le corps enseignant, nous interpelle tout de même sur les motivations actuelles des enseignants. En effet, nous savons que les enseignants sont confrontés à de multiples exigences qui parfois sont implicitement exprimées ; ils sont confrontés à une société où les parents se déchargent de plus en plus de leurs responsabilités. Certains parents pensent que l’école, et ainsi les enseignants, ont la responsabilité d’éduquer leurs enfants alors que ceci est le rôle premier des parents. Mais la faute ne peut être attribuée uniquement aux parents ou aux élèves car l’enseignant partage aussi une part de responsabilité : des enseignants démotivés dont les seules raisons d’exercer sont la sécurité de l’emploi, 20 heures de cours par semaine et 3 mois de vacances par an.

Face à ce cliché, on n’est en droit de se poser la question afin de savoir, si de nos jours, l’enseignement apporte encore de la joie à ceux qui l’exerce? On est bien loin de cette vocation où le devoir de l’enseignant était de transmettre un savoir et où l’amour du métier le faisait s’impliquer afin de donner toutes les chances aux élèves de réussir leur parcours scolaire. Il avait une responsabilité vis-à-vis de ses élèves et essayait de leur transmettre des connaissances afin d’être mieux armés pour affronter la vie. Pour approfondir notre réflexion, la rédaction d’Education Sans Frontière, est allée à la rencontre de Lisa Guglielmi, enseignante dans une école internationale au Canada.

Lisa Guglielmi

Merci Lisa d’accepter de nous recevoir dans votre classe. Pourriez-vous nous dire qu’est-ce qui différentie une école internationale d’un établissement classique?

C’est un plaisir de m’entretenir avec vous. Il y a une très grande différence entre une école internationale et ce qu’on appelle ici au Canada « école publique ». Probablement la plus grande différence est le fait que les étudiants qui sont dans une école internationale viennent de différents pays et sont d’âges variés. Dans mes différentes classes par exemple, la tranche d’âge varie entre 16 et 50 ans ; voire plus.

Pour ce qui est de l’école publique au Canada, la majorité des élèves sont du même âge ; par exemple, tous les élèves du degré 12 (année de maturité en Suisse ou de baccalauréat en France) ont entre17 et 18 ans. De plus, tous les élèves canadiens partagent la même réalité sociale.

Une autre différence est au niveau du contenu des cours. Dans l’école internationale où je suis par exemple, nous enseignons uniquement l’anglais comme deuxième langue. Notre objectif est d’enseigner les mécanismes et les techniques pour mieux appréhender l’anglais : la conversation, la lecture, l’écriture, la grammaire, la prononciation, l’écoute. Dans l’école publique, l’anglais est juste une matière parmi tant d’autres (histoire, mathématiques, français, biologie, etc.).

Quand on entre dans votre classe, la première chose qui nous frappe est la diversité. En effet, on remarque que la classe est composée de 12 étudiants venant de 10 nationalités différentes. Comment gérez-vous cette hétérogénéité?

Le premier commentaire de la majorité des étudiants lorsqu’ils arrivent dans notre école, est qu’ils préfèrent être avec des élèves de différentes cultures plutôt que de se retrouver avec des compatriotes. Raison pour laquelle, enseigner une classe avec 12 ou 17 étudiants est relativement facile à partir du moment où tous ont un esprit ouvert.

Il arrive cependant lorsque j’arrive en classe de trouver des étudiants asiatiques d’un côté, des européens de l’autre et des sud américains au milieu. Afin de faire un bon mélange, je réunis deux personnes ne parlant pas la même langue maternelle ou je crée de petits groupes venant d’horizon divers.

Aujourd’hui, le monde est devenu plus petit et la communication interculturelle est l’un des ingrédients les plus importants pour une compréhension mutuelle. J’encourage les étudiants à parler de leurs pays et de leurs cultures à travers les différentes activités en classe. C’est un sujet qui leur est familier et non seulement, ils se sentent à l’aise pour s’exprimer mais ils ont du plaisir à apprendre à connaître d’autres cultures. C’est toujours intéressant de voir par exemple la réaction des étudiants vénézuéliens lorsqu’ils entendent qu’au Japon les amis ne s’embrassent pas sur la joue lorsqu’ils se retrouvent. Partager des informations culturelles est très excitant et met souvent terme aux idées préconçues sur les gens de pays différents.

Lisa Guglielmi

En discutant avec vos élèves pendant la pause, ils vous ont décrite en ces termes « Lisa est une enseignante formidable; sa manière d’enseigner est unique et nous avons toujours du plaisir à assister à son cours. Avec elle, nous nous sentons non pas comme des élèves mais comme les membres d’une même famille où elle est la grande soeur et nous les cadets». Que dites-vous de cela?

Je suis très flattée d’entendre cela. Les élèves de ma classe actuelle sont très solidaires et ils ont l’impression de faire partie d’une même famille. Je me souviens que récemment, j’ai eu d’autres étudiants dans ma classe pendant plusieurs mois, puis ils ont été promus au degré supérieur. Lors de la première semaine de leur nouvelle classe, ils sont venus vers moi pour me dire que ma classe leur manquait et combien j’étais une enseignante formidable. Ceci m’arrive assez souvent.

Vous reconnaîtrez tout de même que ce n’est pas l’image que nous avons habituellement d’un enseignant?

Pour être honnête, en classe je reste moi-même et ne cherche pas à être quelqu’un de spécial. Plusieurs étudiants viennent au Canada avec un but bien précis : étudier l’anglais pour des motifs professionnels, pour entrer à l’université ou encore préparer l’examen de Cambridge ou le TOEFL (Test Of English as Foreign Language). Lorsqu’un étudiant atteint son objectif, cela me fait plaisir et je sais que j’ai bien fait mon travail.

A l’école secondaire, mes professeurs favoris étaient ceux qui avaient de l’énergie et qui s’impliquaient ; ils étaient disposés à passer du temps avec nous même après les cours. Ils essayaient de rendre leurs enseignements vivants et aidaient les élèves à organiser des projets spéciaux. C’est dans leurs classes que j’ai le plus appris.

Lisa Guglielmi

Si on vous demandait le secret de la réussite de votre méthode d’enseignement, que répondriez-vous?

Comme je vous l’ai déjà dit, en classe, je reste moi-même. Cela aide à créer un environnement ou les étudiants se sentent à l’aise pour s’exprimer. Je pense que cela est important lorsqu’on apprend une nouvelle langue et cela prouve également qu’on s’intéresse à eux. Evidemment, vous ne pouvez pas tout savoir sur chaque étudiant mais prendre le temps de les écouter pendant qu’ils travaillent en groupe ou dans une quelconque autre situation, aide à créer un lien. Leur montrer de l’intérêt, leur donne confiance.

Pensez-vous que cela soit lié à votre caractère?

Peut-être ! Je ne suis pas un enseignant « sévère ». Evidemment nous apprenons la grammaire et d’autres choses utiles à l’apprentissage de la langue qui exigent du sérieux mais je pense que je suis patiente et j’essaye toujours de comprendre pourquoi l’étudiant n’arrive pas à saisir un concept au lieu de lui donner des devoirs qui ne vont pas lui plaire.

Pourriez-vous nous raconter une de vos plus belles expériences d’enseignante?

Il n’y a pas un moment spécifique qui se distingue des autres. Ce que j’aime le plus c’est lorsque ma classe a assez confiance pour parler de choses que l’on ne trouve pas dans le livre que nous utilisons. Il nous arrive très souvent de changer de sujets et d’avoir des discussions sur « la vraie vie » ; cela peut provenir de la presse écrite ou de l’actualité. C’est là que je vois les élèves vraiment utiliser la langue. Dans des moments pareils, j’apprécie mon métier car tous participent ; même s’ils ne connaissent pas tous les mots, ils essayent de s’exprimer et cela me rend heureuse.

Lisa Guglielmi

Lorsque vous n’êtes pas à l’école, que faite vous de vos journées?

Très bonne question. J’ai souvent dit à mes amis que j’enseigne 24-7 (24 heures par jour et 7 jours par semaine). En général pendant la semaine, lorsque je n’enseigne pas, je prépare mes leçons, corrige les devoirs de classe ou encore fais des recherches sur différents sujets que je trouve intéressants pour ma classe. Lorsque je connais mieux mes étudiants, j’aime personnaliser mes leçons pour une meilleure compréhension. Quelque fois, je prépare mes propres documents si ceux du livre me semblent confus ou alors j’adapte quelque chose à partir du livre pour donner à la classe une autre manière de pratiquer la conversation.

Pendant le week-end, j’aime me relaxer, rendre visite à mes amis, pratiquer le yoga, nager etc. Cela me permet d’avoir un équilibre dans ma vie bien que quelque fois, mes amis me disent que je passe trop de temps à être enseignante!

Pour finir, nos lecteurs aimeraient bien savoir si de nos jours, l’enseignement peut encore être source de joie?

Quand j’étais à l’école secondaire ou même à l’université, je n’imaginais pas devenir enseignante. Je ne savais pas ce que je voulais faire mais j’ai découvert que j’avais l’aptitude de communiquer avec les gens, sans tenir compte de leur provenance ou encore de leur âge. Les étudiants de mon école me confie souvent des secrets qu’ils ne partagent pas avec leurs amis, leurs familles ou encore avec leurs enseignants titulaires. Quelque fois, je me sens vraiment comme « une grand-sœur ». Je me sens bénie pour ce don.

Etre enseignant, n’est pas fait pour tout le monde. Cela exige de la confiance, de l’énergie, du courage et le désir d’aider quelqu’un d’autre à réaliser son objectif. Je ne vais pas à l’école chaque jour en pensant que je me gagnerai « tant d’argent aujourd’hui ». J’ai toujours le sourire sur les lèvres car je vais aider mes étudiants à progresser en vue d’atteindre leurs objectifs. Si vous croyez qu’enseigner est un travail comme un autre, cela risque de causer non seulement du tort à la formation des étudiants, mais à vous aussi, car vous vous sentirez vide à l’intérieur.

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