Chronique du Mois – Avril 2007

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Garder la flamme
Par Anne-Lise Reymond

Anne-Lise Reymond Une amie me racontait qu’enfant, elle dessinait sur une feuille de papier un clavier, les touches « blanches » et les « noires », puis chantait en tapotant sur sa feuille. Elle est maintenant pianiste. Je me souviens aussi de mon petit voisin dont l’activité principale consistait à remorquer des morceaux de bois avec un tracteur miniature. Je le revois, très concentré, penché des heures durant sur ce jouet, auquel il attachait au moyen d’une chaînette de mini-plots d’à peine 10 cm de long. Il est aujourd’hui l’heureux patron d’une entreprise forestière.

Deux parcours bien différents, mais dans chaque cas, un intérêt précoce pour un savoir, une activité, un intérêt qui pour eux a été et demeure encore cet indispensable moteur dont a besoin tout être humain pour avancer, pour vivre. Aujourd’hui, tous deux ont en effet beaucoup plus qu’un « emploi » : ils exercent au quotidien une activité qu’ils ont choisie, qui leur apporte une satisfaction profonde, qui participe à leur bien-être et à leur équilibre. Les « amours de jeunesse » constituent en effet souvent le meilleur socle pour bâtir le futur.

Ce qui caractérise presque sans exception les jeunes enfants, c’est cette curiosité de tout, cette faculté d’émerveillement. Ils « bouffent le monde » avec leurs yeux, leurs mains. Une affiche dans la rue, des feuilles mortes par terre, un oiseau: tout est observé attentivement, tout est objet d’un vif intérêt. Un tel état d’esprit ne devrait pas être le monopole de l’enfance, parce que la curiosité, l’envie d’apprendre, le désir de faire, d’entreprendre, d’explorer est dans la nature même de l’humain. Or, le fait que l’on conserve ou non cet indispensable état d’esprit va dépendre pour beaucoup de l’attitude des personnes chargées de notre éducation, que l’on peut sommairement répartir en deux catégories: celles qui savent vivifier la flamme et celles qui, au contraire, l’étouffent.

Notre pianiste et notre bûcheron ont tous deux eu la chance d’être éduqués par des personnes qui chacune à leur manière ont su entretenir cette petite flamme qui les animait dès leur plus jeune âge. Leur passion précoce a été constamment encouragée, par des mots, par une attitude adéquate, par des actes aussi. Ainsi, un oncle avait loué une parcelle le temps d’une saison pour aller faire du bois avec le futur bûcheron. Et une dame du village avait offert à notre musicienne en herbe ses premières leçons de piano.
Combien de familles en effet auraient dénigré l’étrange ballet du gamin au tracteur? Combien de familles également auraient préféré orienter leur fille vers un « vrai métier », considérant son amour du piano comme une simple passade ? Un geste de mépris, une seule remarque désobligeante, une attitude fermée peuvent suffire à éteindre la flamme. Éduquer, c’est donc aussi être capable d’encourager des choix qui ne seraient pas forcément les siens, ce qui ne signifie pas pour autant cautionner naïvement chaque lubie.

D’une certaine manière, on est éduqué et l’on éduque tout le temps et partout. Des rencontres même éphémères peuvent avoir une influence déterminante sur un destin. Voilà pourquoi chaque fois que l’on est amené à entrer en contact avec d’autres, en particulier avec de plus jeunes, il ne faut jamais manquer de souffler un peu sur la flamme… et surtout, surtout, veiller à ne jamais l’étouffer.

Anne-Lise Reymond

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