Chronique du Mois – Décembre 2006

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LE DEVELOPPEMENT, EST-IL ENCORE POSSIBLE EN AFRIQUE?
Par Moses Valentine CHUKWUJEKWU

Moses Valentine Chukwujekwu Ces dernières années, plus que jamais, le sujet du développement a caractérisé la relation entre les nations du Nord et celles du Sud. Cela s’est même accentué aujourd’hui et nous constatons une manifestation plus précise qui se développe, que ce soit dans les projets ou discours, qui sont formulés pour rendre plus vive et focaliser l’attention afin d’éliminer la pauvreté et procurer à « chaque » être humain le confort matériel, social et adéquat nécessaire, pour ce qui peut être appelé un être et une existence digne de l’homme dans le monde.

Le fameux quatrième point dans le discours inaugural du Président Harry S. Truman des Etats-Unis (20 Janvier 1949) qui a allumé l’élan contemporain envers le développement commence ainsi: « Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées ». Et le titre de la troisième section de la Déclaration du Millénaire de l’ONU (18 septembre 2000) est « Développement et Elimination de la Pauvreté ». En effet, 10 des 32 articles de la Déclaration, sont dédiés à cette section. En ce qui concerne le développement et l’élimination de la pauvreté, l’ONU déclare entre autres: « Nous ne ménagerons aucun effort pour délivrer nos semblables – hommes, femmes et enfants – de la misère, phénomène abject et déshumanisant qui touche actuellement plus d’un milliard de personnes. Nous sommes résolus à faire du droit au développement réalité pour tous et à mettre l’humanité entière à l’abri du besoin » (Sect. III, art. 11). Cela aussi est l’objectif fondamental du Consensus de Monterrey (Mexique, 2002) : « Notre objectif est d’éliminer la pauvreté, d’atteindre une croissance économique soutenue et de promouvoir le développement durable à mesure que nous progressons vers un système économique mondial véritablement à tous et équitable » (Sect I, art 1). On ne peut donc nier le fait que le problème du développement occupe, au moins « théoriquement », une place centrale dans les soucis majeurs du monde contemporain. Et cela avec « tous feux » focalisés vers les peuples au Sud du Sahara.

En me promenant un soir dans les rues de Genève, la ville Suisse renommée pour son internationalité et pour être le berceau des organisations humanitaires internationales comme la ICRC, la UNHCR etc., un ami africain m’a posé cette question : « Est-ce que tu penses que le développement est encore possible en Afrique ? ». Je me suis rendu compte de l’angoisse présente lors de la formulation de cette question en observant les traits faciaux de mon ami. Je suis resté immobile et je conclus, en pensant avoir raison, que la réponse attendue anticipait un point de vue pessimiste. Evidemment, le cœur de mon ami était porté à croire que penser au développement en Afrique comme à quelque chose de réel et soutenu pouvait être comparé à une poursuite de moulins à vent, pire même, une farce. L’emphase dans l’expression « encore possible » a marqué cette question. J’étais réveillé de mon sommeil. J’étais sur le point de pleurer et immédiatement je me suis souvenu du titre d’un roman, Weep not Child, du fameux écrivain kenyan, Ngugi Wa Thiong’o. J’ai décidé alors de prendre le taureau par les cornes et j’ai permis à ma pensée de glisser graduellement dans la chambre des réflexions. Enfin, j’ai pris mon courage à deux mains pour apaiser l’esprit appréhensif de mon ami, répondant, sans passer par quatre chemins : « Oui, le développement est encore possible en Afrique ». Je ne lui ai pas laissé le temps de me poser la question : « Comment…? », car j’ai aussitôt ajouté un bémol, « Si… ». C’est dans ce qui suit que le lecteur trouvera ce « si » qui a installé des rayons d’optimisme dans les yeux de mon ami.

J’aimerais suivre le pas d’Ernst Renan, qui, au milieu des discussions variées concernant « la nation », a décidé de rappeler à ceux qui ont fait des débats sur la question la plus fondamentale : « Qu’est-ce qu’une nation ». Mon point de départ est donc la question : « Qu’est-ce que le développement ? ». En posant cette question, je n’ai cependant pas l’intention de proférer une définition précise. Je voudrais seulement méditer sur le concept même. Pour comprendre ce qu’est le « dé-veloppement », il est nécessaire d’avoir présent à l’esprit le concept contraire qu’est l’ « en-veloppement ». Le trait de base du concept de développement est le fait de « dé-rouler » ce qui est « en-roulé ». Le but, l’intention derrière ce « dé-roulement » est d’en révéler le contenu. Quand donc le « dé-veloppement » est appliqué aux êtres humains, il s’agit de « dé-rouler » les capacités latentes et inhérentes dans la personne humaine pour qu’elle soit pleinement réalisée. Ce « dé-roulement », cependant, commence par la volonté de la personne elle-même d’être « dé-roulée ». Cette volonté ne peut être si la personne ne se rend pas compte de son état « en-roulé » et des ses capacités inertes. Elles ne seront révélées que si elle se laisse « dé-rouler ». On comprend alors seulement que le développement consiste en un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur. C’est un processus graduel qui requiert beaucoup d’attention et de soins. Avec le temps, cet « en-roulement » pourrait devenir tellement rigide qu’il deviendrait incapable de considérer sa nature autrement qu’à l’état « en-roulé ». Le « dé-roulement » d’un rouleau demande donc une certaine tendresse, mais en même temps une décision ferme de le faire, car dans le cas contraire, on peut être pétrifié par la peur de l’endommager, si bien que l’on risque de choisir de le laisser « en-roulé », niant ainsi tout accès à la connaissance et à la pleine appréciation de son contenu.

Nous pouvons comparer cette métaphore d’un rouleau à la situation africaine. Pour qu’un développement réel et soutenu ait lieu en Afrique, il est nécessaire que les Africains puissent s’affirmer. L’affirmation du soi est différente de l’égoïsme. Alors que l’affirmation du soi dit « Je suis », l’égoïsme dit « Je suis le seul ». Il est nécessaire que ce « je suis », qui est tout à fait justifiable, soit imprimé dans la pensée des leaders Africains et dans celle des Africains en général, pour que leur valeur, estime et dignité en soient affirmés. Un adage anglais dit : « Si tu ne dis pas « je suis », personne ne peut dire « tu es ». Lamentablement, les « leaders » africains aujourd’hui (« choisis » par les Africains eux-mêmes ou imposés par les Grandes Puissances), semblent ne pas s’être encore rendu compte de cette philosophie fondamentale du développement. Les leaders africains, même ceux qui sont imposés par le peuple, doivent arrêter de se percevoir et à fortiori de percevoir leurs peuples comme des marionnettes ou poupées dans l’arène internationale ou bien comme des pions ineffectifs et improductifs sur l’échiquier international.

Pour n’importe quel peuple, il s’agit, pour développer ses capacités et ainsi participer effectivement et de manière respectueuse à la table ronde socio politique et économique mondiale, d’être armé d’idées, de vision et d’ambition. Celles-ci sont cultivées et rendues hautement « révolutionnaires » par une « intro-spection » consciencieuse et non par une « extro-spection » résignée. Les leaders africains et les africains doivent constamment questionner leur conscience : « Pourquoi sommes-nous restés comme ça pendant plusieurs décennies? Pourquoi les autres peuples continuent à progresser alors que nous continuons à régresser ? Comment les autres peuples sont-ils arrivés où ils en sont aujourd’hui ? Est-il vrai que nous n’avons pas la capacité de devenir comme eux ? Devons-nous éternellement continuer à blâmer la situation dans laquelle nous nous trouvons sur le dos d’autres peuples ?

Je crois que le développement est encore possible en Afrique, à condition seulement que ces questions deviennent la nourriture mentale quotidienne de chaque Africain et que chaque Africain cherche aujourd’hui à faire l’effort de contribuer à ce changement fondamental afin que ces questions soient reléguées au passé pour la plupart des Africains de demain.

*Moses Valentine CHUKWUJEKWU, écrit de Lugano, Switzerland.

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