Témoignages – Novembre 2006

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L’émigration : fuite ou survie ?
Par Max Ndjock Lobe

Max Ndjock Lobe Dire qu’au moins une fois dans sa vie, tout bon africain ait pensé immigrer vers un continent riche, ne serait pas faire une fausse généralisation, ou tout simplement dramatiser la retentissante question de l’immigration qui de nos jours fait réfléchir mille et une personne tant au niveau des « pays – départ » qu’au niveau des « pays -arrivée ». Tous les moyens semblent efficaces pour franchir le sol de ces pays où couleraient du lait et du miel. On emprunte alors toutes les voies de déplacement possible : les voies terrestres, aériennes, mais de plus en plus maritimes, sans omettre toutes les conséquences qui en découlent. La réponse fard à la question du « pourquoi ? » de ce phénomène serait de toute évidence : la recherche d’une vie à conditions meilleures. Moi, je donnerais peut-être une réponse plus ou moins diverse aux interrogations sur mon immigration.

En effet, à dix-sept ans, ma réussite au baccalauréat série D – Sciences de la Vie et de la Terre- a été un passeport nécessaire, suffisant, et inconditionnel pour mon accès aux institutions universitaires. Cependant, l’on me convainquit qu’il n’était pas question de verser trop d’espoir dans des concours d’entrée en écoles supérieurs : je semblais ne pas avoir assez de « connaissances ». La seule voie devant moi grandement ouverte était celle d’une université étatique, l’université de Douala.

Après moult tensions et situations d’accalmie entre mes parents et moi, au sujet de la faculté ou de l’option à choisir, je finis par capituler et à livrer les clefs. Je m’inscrivis en faculté de Sciences Économiques et de Gestion Appliquée. A cette faculté, j’offris deux belles années de mon cycle universitaire. Je n’aurais jamais refusé d’en donner plus, sauf que le zèle avec lequel nous avions fait connaissance s’était à petits trots brûlé, puis consumé complètement, et il ne restait plus que le découragement, le regret et même la peur de faillir à la mission d’un avenir meilleur. Autour de moi, tous les lauréats de mon université chômaient, ils séchaient inlassablement au soleil de la misère, entièrement noyés dans les flots de la galère. On les appelait : « les longs crayons ». Ils étaient les nantis des facultés de sciences juridiques, des lettres, d’histoire ou encore de mathématiques et de physique – chimie. Ils étaient tous des « teachers » ou des répétiteurs à domicile. Seules quelques maigres têtes des sciences économiques avaient pu trouvé une rare occupation qui vaille la peine, avec un piètre salaire à la fin d’un mois ardu et épineux. C’est peut-être la raison pour laquelle la faculté de Sciences Économiques, communément dite SEGA, abritait le plus grand nombre d’étudiants dans toute l’université. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle mes parents me l’avaient conseillée.

Face à toutes ces réalités crues ; face à la forte modicité des infrastructures universitaires ; face à la galopante hégémonie de l’empire de la tricherie ; face à la situation de plus en plus fragile en termes de sécurité se manifestant par des grèves ardues, des enlèvements énigmatiques, voire des éventuels assassinats ; face au devenir de plus en plus incertain de l’étudiant que j’étais, il était plus que jamais temps de songer à quitter le pays, ou plutôt à le fuir.

Une fugue : solution quasi unique et juteuse, pourtant porteuse de plusieurs préoccupations jamais rencontrées dans la vie : où aller ? Chez qui aller ? Pourquoi faire ? Quelle université choisir ? Quelle faculté ? À quel avenir espérer ?… et bien d’autres points d’interrogation à caractère psychologique et social, comme l’intégration dans la terre d’accueil et tout ce qu’elle pourrait comporter comme difficultés.

De l’université française Cergy-Pontoise à l’université de Sherbrooke au Canada, en passant par l’université de Rouen (France) ou de Liège (Belgique), toutes mes demandes d’inscription faites quelques années auparavant, n’avaient fait que l’objet de grandes déceptions. De quoi perdre en espoir, vu toutes les dépenses tant énergétiques que financières déjà réalisées en vain. Tous mes rêves de voyage stagnèrent ainsi jusqu’au jour où une de mes parentes me fit savoir qu’il était possible d’aller étudier dans son pays de résidence : la Suisse.

Elle me parla des heures durant au téléphone, de ladite institution universitaire. Le reste d’informations, je l’obtins via internet. Elle m’inscrivit, selon ma demande, en faculté de Sciences de la Communication ; c’était la première fois où j’obtenais l’occasion de faire ce dont j’avais toujours rêvé faire. Tout me convenait. D’ailleurs, je n’avais pas le choix car il fallait bien que je fuie, que je m’en aille enfin. C’est sans doute pour ce motif «apprendre» que continuer mes études dans une langue dont j’ignorais complètement l’usage «l’Italien» ne m’émut que très peu, voire pas du tout. Et puis, en guise de calmant, je savais que ma prochaine université -Université de la Suisse Italienne- m’offrirait des cours propédeutiques intensifs de cette langue vivante, question de me positionner au moins en niveau A2, et de pouvoir commencer sans crainte l’année académique à venir.

Je ne fis malheureusement pas les cours de langue italienne, car les tracasseries administratives d’obtention de visa pour la Suisse ne m’avaient pas du tout épargné. Il m’a fallut bien de sacrifices, surtout du temps, ou plutôt de la patience. Mais cette dernière, je l’avais eue et je devais bien l’avoir car de mon pays, je ne pouvais exiger à Zürich de faire courir mon dossier parce que je présentais des difformités d’intégration. Toute semence bien faite mérite une bonne récolte. J’allais finalement disposé de ce visa et je pus faire mes bagages pour la Suisse où je poursuis actuellement mes études en communication.

Une question revient toujours dans mon interaction de tous les jours avec mes semblables, et je voudrais bien vous y précéder : il s’agit du « comment as-tu appris alors l’Italien ?» je vous dirais en un mot de lire, de relire, et de lire encore tout ce qui vous tombe sous la main ; de suivre des programmes télévisés ou radiodiffusés, de pratiquer la langue avec tous ceux qui la parlent mieux que vous, d’abandonner votre honte aux chiens, puis de demander l’intelligence divine.

Au vu du périple plus haut tracé en quelques lignes, sur une partie de ma vie et sur les raisons de mon immigration, je me vois tout simplement dans l’obligation, et la bonne foi de convenir avec quiconque autre immigré, que la recherche de conditions de vie meilleure à long ou à court terme est incontestablement le motif général et principal de tout exil.

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